Chercheur: profession emmerdeur

Récemment dans la presse, on a pu lire que, non, les Polonais et les Italiens ayant émigré en France au XXe siècle n’étaient pas mieux intégrés que les Maliens ou les Algériens d’aujourd’hui ; que, non, l’aide apportée aux individus les plus démunis ne les maintient pas dans la pauvreté mais aide à les en sortir ; que non, condamner l’immigration quand on se dit républicain n’est pas une bonne stratégie électorale puisque cela ne contribue qu’à faire grimper le score de l’extrême-droite. Chacune de ces mises au point s’appuyant sur des travaux scientifiques vérifiés et vérifiables, on serait bien en peine d’arriver à les démentir. Ce n’est pourtant pas la première fois que des chercheurs et chercheuses remettent en question ce que l’on croyait savoir. Sans remonter jusqu’au au début du XVIIe siècle, quand Galilée démontra que le Soleil ne tournait pas autour de la Terre, plus près de nous des découvertes scientifiques nous ont appris que les dinosaures avaient des plumes et que Pluton n’était pas une planète. D’un seul coup, il nous a fallu oublier ce que l’on savait et accepter de changer notre vision de la préhistoire et du cosmos. D’où cette question : le métier des chercheurs et chercheuses ne serait-il pas d’emmerder le monde?

Des professionnels de la complexité et de son explicitation

Environnement, société, géopolitique, économie… les problèmes qui s’imposent à nous sont complexes. Or la complexité du monde représente un défi pour notre cerveau, qui a tendance à mobiliser des schémas simplificateurs pour pouvoir gérer l’afflux d’information quotidien. On pourrait penser que la complexité serait le domaine réservé des chercheur•se•s, comme s’ils.elles étaient destiné.e.s à vivre et travailler travailler à l’écart dans leurs laboratoires et leurs bibliothèques. Or le rôle que notre société leur attribue est justement de permettre aux citoyen•ne•s de mieux comprendre leur époque, donc d’aller vers l’espace public. C’est ce qu’ils•elles tentent de faire par des tribunes, en répondant à des interviews et des invitations médias, en rédigeant des ouvrages accessibles au plus grand nombre, ou par des conférences publiques. les chercheur•se•s ne sont toutefois pas toujours les mieux armés pour passer dans les médias, particulièrement audiovisuels. Ils n’en maitrisent pas les codes, à la différence de polémistes très compétents pour faire du bruit. Dans le concert médiatique, les voix des scientifiques ne sont pas les plus audibles, ce qui entrave leurs tentatives d’explications.

D’autant plus qu’expliquer ne signifie pas simplifier la lecture du monde, et les chercheur•se•s entendent nous dévoiler les problèmes actuels, passés et futurs dans toute leur complexité. Or la complexité a tendance à s’effacer de notre paysage médiatique, pour des raisons de temps et la nécessité de capter rapidement l’attention. Les plateaux télé et radio nous ont habitués à des avis bien formulés, déjà tranchés, faciles à ingérer et aisés à ressortir. Tout au contraire, les scientifiques n’apportent pas des réponses simples et prêtes à consommer. Ils•elles nous conduisent à réfléchir par nous mêmes en nous obligeant prendre du recul et de la mesure. Amener tout un chacun à penser par soi-même est un ambitieux programme à l’heure où notre attention est sollicitée de toutes parts. Encore plus ambitieux quand communicants et lobbyistes aimeraient que les citoyen•ne•s les croient sur parole sans se poser de questions. Au lieu de flatter notre médiocrité comme le font tant de voix dans les médias généralistes, les scientifiques nous amènent donc à nous faire un peu violence pour admettre que, peut-être, nous avions tort.

L’esprit de contradiction

Les propos lus, vus et entendus dans les médias généralistes sont relativement homogènes. Editorialistes, polémistes, experts autoproclamés –sans oublier les politiques opportunistes–, tous nous y abreuvent peu ou prou des mêmes paroles (la couverture des mobilisations contre la réforme des retraites l’a encore montré). Heureusement, des médias spécialisés et des travaux d’investigation permettent encore de lire et voir des points de vue différents. De même, les cellules de fact-checking luttent contre les idées reçues ou les fake news, permettant de contrebalancer les paroles tenues sur d’autres plateaux. Il est notable que, dans les trois situations citées, les journalistes mobilisent des chercheur•se•s pour corriger des idées reçues ou des mensonges.

De façon plus générale, quand ils•elles sont interrogé•e•s, les scientifiques vont souvent à contre-courant de ce qu’on lit, de ce qu’on voit, de ce qu’on entend ailleurs. Cela n’est pas sans poser problème à la réception de leur parole. Leurs déclarations nous sont contre-intuitives car elles vont à l’encontre ce que l’on sait (ou croit savoir), de ce que l’on a appris (ou retenu de nos cours et de nos lectures parfois fugaces), de ce que nos proches et nos canaux d’information affirment. Cela peut susciter chez nous une réaction de rejet. Écouter des scientifiques, même quand ils•elles sont limpides, réclame un effort, un pas de côté. Ils•elles peuvent heurter nos croyances, blesser nos convictions, contrarier nos habitudes de pensée. En bref, notre confort s’en trouve perturbé.

On en viendrait à se demander si l’esprit de contradiction ne serait pas une seconde nature chez les scientifiques. D’autant plus quand on constate qu’ils•elles sont parfois en désaccord entre eux•elles. Des querelles animent en effet régulièrement chaque communauté de spécialistes, historiens ou astronomes par exemple. Le monde de la science est en constant mouvement et en perpétuelle remise en question. A l’échelle d’une vie, cela peut devenir compliqué de suivre les progrès d’une discipline car les éléments que l’on avait péniblement retenus peuvent devenir obsolètes en quelques décennies. Ainsi, les découvertes scientifiques nous invite-elles périodiquement à réévaluer notre perception du monde au lieu de nous conforter dans nos certitudes. Or il serait plus facile de chercher à ranger le monde dans les mêmes cases et de se référer aux mêmes vieux schémas pour le comprendre. C’est ce qui rend aussi séduisantes les visions du monde figées des vendeurs d’idéologies, et ce qui rend aussi déplaisante la parole en apparence mouvante des chercheurs.

Un positionnement assumé

Pourquoi les scientifiques s’attachent-ils alors à ce positionnement? S’ils•elles semblent adorer la complexité et l’exactitude, ce n’est pas par snobisme (certain•e•s oui, mais c’est un autre sujet). C’est par exigence de précision, d’exactitude, pour ne pas leurrer leurs concitoyen•ne•s. Ou pour le dire autrement, par honnêteté intellectuelle.

S’ils•elles semblent adorer la contradiction, ce n’est pas parce qu’ils•elles auraient eu des cours de mauvais esprit à l’université. Leur travail impose de l’esprit critique, et plus encore, du doute. Or le doute est au cœur de la démarche scientifique, car dans les sciences tout est à prouver. Inconcevable d’avancer un argument sans s’appuyer sur des données, des sources et des preuves. Impossible de proposer une interprétation sans faire référence à d’autres travaux que les siens, à d’autres raisonnements analogues, à d’autres expérimentations. C’est ce qui fait que les scientifiques rejettent les certitudes et se méfient des réponses faciles. Celles et ceux de nos concitoyens qui réclament des évidences seront déçu.e.s: les chercheur•se•s ne délivrent jamais que des hypothèses. Rien n’est absolu pour eux, tout est affaire de point de vue et de contexte.

En définitive, ce sont bien des emmerdeurs professionnels, et ils n’en ont aucune honte.

Thibault Le Hégarat

P.S. l’auteur de ces lignes a longuement côtoyé les « emmerdeurs » qu’il décrit, et peut même être considéré comme l’un d’eux.

Lino Ventura et Jacques Brel dans le film L’emmerdeur en 1973.

Publié par Thibault Le Hégarat

Enseignant, historien, spécialiste d'histoire des médias et d'histoire culturelle.

Un avis sur “Chercheur: profession emmerdeur

  1. Histoire de faire mon emmerdeur de service, je pense que l’exemple du Pluton porte à confusion car il n’a pas le même statut que la découverte du fait que les dinosaures ont des plumes par exemple. On rentre dans des débats de conventions qui sont plus de l’ordre du rapport de force au sein de la communauté scientifique que d’un changement qui fait suite directement à la publication d’articles qui vient bouleverser l’état des connaissances.

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